MARC THIEBAUD
Le concept de robustesse a été élaboré par Olivier Hamant, biologiste qui met en évidence que le vivant est robuste (il reste stable à court terme et viable à long terme) car il n’est pas performant !
Ses recherches montrent en effet que le vivant n’est pas optimal, mais adaptable, acceptant erreurs et redondance. Il nous invite à intégrer cela dans nos sociétés afin de durer dans un monde incertain et réduire la fragilité créée par l’hyper‑optimisation.
Autrement dit, il nous invite à repenser nos propres modes de fonctionnement.
Qu’en est-il de la coopération ?
Dit brièvement, la coopération peut rendre les collectifs plus robustes.
Et penser en termes de robustesse nous conduit à déployer des coopérations dans la logique du vivant, qui ne visent pas en premier lieu la performance mais qui favorisent les apprentissages en continu, en intelligence collective, qui portent attention aux fragilités et qui mettent de la souplesse dans les régulations.
Alors que l’optimisation fragilise, la sous-optimalité utilise les fragilités pour construire la robustesse. La sous optimalité se conçoit en fait à l’échelle de la population : la survie du groupe et son évolution passent devant le confort individuel ou l’amélioration des performances de chacun. Il s’agit donc d’une stratégie de résistance collective, fondée sur les défaillances et les fragilités individuelles » (Hamant, O. (2022). La troisième voie du vivant. Odile Jacob Editeur. p.112).
En quoi la coopération peut contribuer à la robustesse des écosystèmes ?
J’évoquerai brièvement quatre éléments :
En premier lieu, la coopération accueille la diversité des points de vue tout en les intégrant dans un sens partagé. Cela permet d’anticiper les risques, de mieux s’adapter aux imprévus. Ainsi un travail en coopération inclusive favorise la capacité à faire face à la complexité et à l’incertitude.
Les pratiques d’entraide développées aident à amortir les fluctuations ainsi que les chocs et les crises.
Un autre élément concerne la capacité d’apprentissage collectif : une équipe qui coopère apprend ensemble, elle développe une capacité de régulation et d’ajustement de son fonctionnement, elle prend le temps de regarder ses processus, ce qui aide à travailler avec la nouveauté ou la pression.
En quatrième lieu, la confiance développée dans un travail en coopération aide à accueillir les tensions et les conflits. La capacité à les traiter plutôt que les éviter, à mettre en dialogue les tensions, à considérer les fragilités contribue à la robustesse.
En résumé, dans le contexte actuel d’incertitude qui nous met au défi de s’adapter et de construire du sens, la coopération contribue à la robustesse : elle aide à traverser les crises et soutient l’apprentissage et le travail avec les fragilités.
Penser en terme de robustesse : quelles implications pour le développement de nos coopérations ?
De manière schématique, on peut considérer deux visions de la coopération : orientée performance et orientée robustesse.
Si dans un monde idéal stable, la coopération performance peut être appropriée, dans le monde incertain actuel, une coopération robuste est nécessaire.
Une coopération orientée vers la performance recherche une optimisation des ressources, de l’efficience, des résultats rapides. Elle est centrée sur les objectifs, le plan, les indicateurs, prévoit une répartition rationnelle des tâches et vise la standardisation dans des temps contraints.
Une coopération orientée vers la robustesse travaille dans la durée. Elle met l’accent sur la relation, la présence, la capacité à co-évoluer en co-responsabilité. Elle construit des espaces pour des dialogues profonds et pour l’accueil de la diversité, du désaccord, de la lenteur. Elle intègre le droit à l’essai et à l’erreur.
La robustesse, selon Olivier Hamant, naît non pas de l’optimisation mais de la variabilité. Un collectif robuste est capable d’intégrer la diversité, d’inclure les « voix périphériques » (ceux qui doutent, qui sont décalés, qui n’avancent pas au même rythme). Il fonctionne avec des redondances (deux personnes formées à un même rôle, divers canaux de communication, etc. Il crée un cadre commun mais souple. Il construit des espaces pour des ajustements réguliers Il cultive la transparence (en temps de crise, mieux vaut partager les incertitudes, les fragilités que de les cacher). Il sait accueillir la surprise et se réorganiser au besoin sans perdre son intégrité.